Le scandale des appels d’offres

Le scandale des appels d’offres

Une des pratiques répandues lorsqu’un client souhaite engager un professionnel pour une prestation de communication visuelle, consiste avant d’effectuer son choix, à demander une esquisse, un croquis ou un avant-projet. Cette demande contraint les créatifs à travailler gratuitement sans leur assurer un dédommagement. Graphicstyle s’indigne de ce fonctionnement qui dévalorise la profession.

Que dit la loi au niveau des appels d'offres publics ?

Selon l’article 49 du code des marchés publics :

« Quel que soit le montant du marché, le pouvoir adjudicateur peut exiger que les offres soient accompagnées d’échantillons, de maquettes ou de prototypes concernant l’objet du marché ainsi que d’un devis descriptif et estimatif détaillé comportant toutes indications permettant d’apprécier les propositions de prix. Ce devis n’a pas de valeur contractuelle, sauf disposition contraire insérée dans le marché. Lorsque ces demandes impliquent un investissement significatif pour les candidats, elles donnent lieu au versement d’une prime. »

Cependant, les maîtres d’ouvrages demandent la plus part du temps « une simple esquisse » ce qui n’est pas toujours légalement un investissement dit « significatif ». Toutefois, une esquisse suggère plus qu’un simple dessin, elle s’obtient après une réflexion profonde sur l’univers de l’annonceur et témoigne d’une idée, d’un concept… Pour aboutir à une esquisse, l’agence peut passer jusqu’à 75% du temps de travail consacré au projet. Ce travail n’est pourtant que rarement reconnu comme « significatif » puisque le travail de réflexion et d’analyse n’est pas demandé mais sous-entendu. Cet habile subterfuge n’est qu’un des incalculables abus que l’on retrouve dans les appels d’offres.

Des exemples d'abus

Afin de concrétiser et d’illustrer nos affirmations, nous avons constitué une liste non exhaustive de ce que l’on peut trouver dans un appel d’offre inadapté. Il s’agit ici d’exemples simples que nous avons pu relever au cours de notre veille active.

  • Des délais irréalistes. En effet, les délais sont le plus souvent fixés en rapport direct avec une deadline, comme le jour de l’événement et non pas en fonction de la charge de travail nécessaire à obtenir les meilleurs résultats des créatifs. D’autant que souvent, les appels d’offres publics sont publiés bien tardivement.
  • Des sanctions financières démesurées. Graphicstyle entend bien qu’il soit normal que le commanditaire de l’appel d’offre se couvre en cas de non réalisation de travaux commandés. Cependant, certaines pénalités de retard ne sont pas en accord avec les maquettes à produire, surtout qu’il est parfois mission impossible de tenir les délais compte-tenu de la réactivité du client ou des demandes de corrections parfois contre-productives.
  • Un cahier des charges incomplet. Bien souvent, il est nécessaire de préciser les choses en posant une série de questions. Il arrive qu’il manque des informations essentielles à une réponse correcte ou encore que le format ou bien le nombres de pages ne soient pas précisés. Aussi, il y a fréquemment des incohérences entre les différents documents, sans évoquer les oublis administratifs quant à la liste des documents à rendre pour une réponse qui ne soit pas rejetée par le client.
  • Une demande massive de créations. Les maquettes et le book ne suffisant apparemment pas, des exemples de prestations similaires  sur les 3-5 dernières années sont exigés afin de juger de la capacité d’un candidat à effectuer le travail. Une question se pose alors : Comment effectuer une première prestation si l’on est jugé par rapport à celles antérieures ?
  • Les prix imposés quelques fois excessivement faibles où l’annonceur chiffre lui-même le montant de la prestation proposant alors des montants sortis de nulle part quant à la réalisation de telle ou telle prestation.

L’exemple représentatif de cette réalité (source : http://monmacon.tumblr.com) :

Dessin parodique à propos des appels d'offres

L’équipe Graphicstyle s’accorde avec le vieil adage « tout travail mérite salaire ». Nous dénonçons ce genre de pratiques qui s’oppose au bon développement des plus petites structures qui ne peuvent supporter le poids de toutes ces contraintes. Cette compétition créative n’est finalement profitable à personne. D’un côté, les agences fournissent un travail colossal soumis à des contraintes très strictes, pour que 99% d’entre-elles aient fait ce travail vainement, sans aucune contrepartie financière, s’ajoutant à cela le risque pour les concurrents non retenus de voir leur concept repris par le détenteur final du marché. De l’autre, les commanditaires pourraient se voir surfacturés la prestation à cause d’un cadre trop astreignant, limitant les libertés créatives et complexifiant le processus de travail ainsi que les démarches administratives.

Qu'en est-il des consultations privées ?

Bien que moins normalisées que les appels d’offres publics, certaines consultations privées sont loin d’être simples. En effet, quelques annonceurs imposent leurs conditions (détails, délais, déroulement, déplacement). Tout comme les appels d’offres publics, il y a des exigences de propositions visuelles sans dédommagement… De plus, les réalisations de visuels peuvent demander un travail conséquent. Le problème est que, dans le cadre d’une consultation privée, ce travail n’est pas encadré par un article de loi qui impose un dédommagement donc même en cas de travail « significatif » nécessaire, il n’y a aucun recours pour les agences refusant l’exploitation. De ce fait, l’annonceur peut faire travailler gratuitement le nombre d’agence de communication qu’il souhaite à partir du moment où ces dernières acceptent !

Paradoxalement, il est vrai que si ce genre de pratiques existe, c’est que les agences et graphistes y répondent les bras ouverts ! Nous pensons que ces agences se tirent elles-mêmes une balle dans le pied car elles dévalorisent le métier de créatif en fournissant des prestations gratuites. Pire encore, même lorsque des pistes créatives ou des plans d’actions ne sont pas requis pour répondre à une consultation, des agences les réalisent tout de même et aggravent cette dépréciation de la valeur du métier. Ce genre de cas n’est malheureusement pas une exception des consultations privées… Effectivement, même dans le cadre d’un appel d’offre public, certaines agences en font « trop »…

Chez Graphicstyle, nous pensons que les annonceurs doivent se remettre en question quant à l’éthique de leur démarche. Seraient-ils prêts à fournir une prestation gratuite représentant plusieurs jours, semaines, mois de travail ?

« Gratuistes », une image dévalorisante du métier

Toutes ces aberrations mettent en évidence une question plus large : Comment est perçu le métier de créatif par notre société ? Comment peut-on envisager de demander à des personnes qui, pour la plupart ont fait des études poussées en communication visuelle, de produire sur son temps professionnel, un travail qui ne leur rapportera rien ?

En lien, voici un un article « coup de gueule »  sur la mauvaise perception qu’on peut se faire du métier de graphiste

Afin de mieux illustrer nos propos : Imaginer qu’un groupe de 100 personnes aille manger dans une dizaine de restaurants différents pour au final ne payer que celui qu’il juge « le meilleur » ? C’est tout simplement impensable et pourtant, c’est le quotidien de ces professionnels de la communication… Le surnom de « gratuiste », qui se repend de plus en plus sur la toile, reflète cette triste réalité croissante, d’un monde où des métiers comme ceux du graphisme sont dénigrés par la population.

D’autre part, il est à noter un phénomène en expansion qui pourrait s’avérer lui aussi, être néfaste au statut de créatif : « le crowdsourcing » qui vise à  utiliser la créativité, l’intelligence et le savoir-faire de plusieurs personnes, afin de réaliser certaines tâches effectuées normalement par un employé. Selon nous, le crowdsourcing reste très controversé sur son fonctionnement et sur les résultats obtenus. Dans le domaine du graphisme, la frontière est très mince entre concours créatif et crowdsourcing. La mise en compétition de plusieurs graphistes favorise une standardisation des résultats.

En effet, souvent dans une logique économique, les créatifs pour répondre au maximum d’annonces possibles risquent de reprendre leurs idées, leurs concepts, quitte à ce que les esquisses qu’ils produisent se ressemblent presque trait pour trait. Ils s’inspirent des esquisses déjà rendues, voire reproduisent les leurs pour chaque annonceur. Ce phénomène tend à privilégier le résultat plutôt que l’accompagnement du client. Nous ne nions pas que quelques travaux sur ces sites se détachent du lot mais qu’en est-il de l’aspect personnel par rapport au client ? Sans accompagnement, sans suivi, sans rencontre avec le client, le résultat ne correspondra pas exactement au besoin de l’annonceur et ne reflétera pas l’image de son entreprise or c’est un des buts premiers de notre métier.

L’autre gros problème du crowdsourcing est qu’il ne prend pas en considération les personnes. Tout le monde peut y répondre. C’est à dire qu’autant un plombier brésilien qu’un étudiant chinois ou qu’un graphiste français peuvent y participer. Le coût de la vie de chacun des pays ainsi que le statut des personnes étant différents, cela engendrent une réelle compétition déloyale. En effet, un employé français ne peut se permettre d’avoir le salaire d’un employé chinois pour vivre en France. Dans ces conditions, posons la question : Qu’en est-il de l’éthique de cette démarche ?

Que répondre au fameux « J'achète que ce que je vois »

Simplement « voir plus loin que le bout de son nez », cette réplique est la représentation parfaite de préférer la quantité à la qualité. Avoir matière à comparer, c’est bien, mais il serait plus judicieux que prioritairement, l’annonceur choisisse son agence de communication (ou graphiste) en fonction de ses compétences, références, sa compréhension de la prestation et de la qualité de son contact humain. Voir l’article comment choisir son agence de publicité

Une fois choisie, l’agence pourrait alors s’investir totalement sur sa commande et travailler de façon approfondie. En effet, si l’acheteur demande à 10 agences de lui concevoir plusieurs propositions par rapport à sa demande, il ne sera pas bien orienté dans la mesure où il ne bénéficiera pas d’une attention particulière propice aux conseils de la part des agences. En conséquence de quoi, il sera difficile de faire un choix cohérent. De plus, les agences ne s’investiraient pas autant que si elles étaient engagées et donc leurs travaux ne seraient que peu représentatifs du résultat final ou de ce qu’elles auraient pu faire.

Dans le cas où le commanditaire n’arriverait pas à choisir son agence et qu’il serait intransigeant sur la remise de maquette avant de faire son choix. Il pourrait en sélectionner 3 au maximum, pour que cela ait du sens, en leur proposant un dédommagement à la hauteur du travail fourni.

Petit exemple qui devrait servir de modèle aux agences, où 3 studios graphiques ont refusé de réaliser l’affiche de la fête de la musique 2013 à cause des conditions abusives qu’ils subissaient. Nous concernant, nous trouvons que leur refus est louable :  Voir ici

Quelles sont les solutions ?

Voici selon nous quelques pistes de solutions qui pourraient être à envisager. Nous ne prétendons pas détenir les solutions qui peuvent régler ces problèmes, cela reste avant tout des pistes propices à la réflexion. Si vous pensez à des solutions qui puissent participer à améliorer la situation, n’hésitez pas à commenter cet article.

  • La première des solutions serait une modification des textes de loi en vigueur. Par exemple dans le cadre de la question du dédommagement, il faudrait imposer une contre-partie financière systématique cohérente avec le travail à fournir par les agences pour toutes demandes de maquettes de clients publics ou privés. Cette compensation stimulerait les plus petites structures à répondre aux appels d’offres et leur permettraient de se développer économiquement. En effet, il ne faut pas oublier qu’en plus d’avoir fourni un travail, ceux qui n’ont pas été choisis permettent tout de même au commanditaire d’affiner son choix, en lui donnant matière à comparer, s’inspirer…
  • Légalement, il est aussi essentiel à nos  yeux de constituer de nouveaux textes de loi qui encadrent les abus des appels d’offres. Stop à la discrimination des agences, l’effectif ou le chiffre d’affaire d’une agence ne sont pas des critères qui permettent d’apprécier les compétences d’une agence alors pourquoi sommes-nous juger dessus ? Une révision légale de la procédure d’un appel d’offre nous semble aussi cohérente afin de ne plus crouler sous les tonnes de papiers administratifs et de simplifier les démarches.
  • Adapter et réévaluer le statut de créatif afin qu’il soit impossible de s’auto-proclamer agence de communication aussi facilement. Actuellement, tout le monde peut créer son agence de communication ou devenir graphiste indépendant même si il ne possède pas les diplômes attestant de ses compétences. Au même titre que n’importe quel autre métier, avant de pouvoir monter son entreprise, il serait pertinent d’avoir à justifier des diplômes adéquats. Ce système permettrait de reconsidérer les graphistes comme de vrais professionnels qui ont un « vrai métier » et empêcherait que n’importe qui s’improvise créatif et dévalue par la même occasion le métier.
  • Nous demandons aussi un peu plus de confiance et de libertés envers les agences de communication, que le choix de l’agence soit orienté par rapport à ses compétences, à la qualité de ses références ainsi qu’à sa compréhension du projet à travers un contact humain trop souvent négligé. Cela constituerait une amélioration significative pour la gestion des projets. Les besoins seraient mieux compris et donc plus vite satisfaits. Une vraie économie de temps pour les prestataires qu’une économie financière pour les commanditaires.
  • Enfin, nous encourageons les agences à ne plus répondre aux appels d’offres dits « abusifs » pour que le statut de la profession soit respecté. Il ne faut en aucun cas contribuer à la propagation de ce genre d’excès : Accepter un marché sans indemnité qui impose une charge trop conséquente de travail est nuisible à la profession. Dans ce même esprit, nous encourageons à dénoncer les appels d’offres que vous jugez abusifs à l’alliance française des designers pour qu’ils apparaissent sur la blacklist. Voir la liste noire de l’alliance française des designers. Nous rappelons aussi, que certaines agences ne devraient pas fournir des maquettes non demandées lors d’un appel d’offre non dédommagé.

La petite touche d'humour finale

  • Puis, une vidéo qu’on adore de DHOO qui parodie très bien les compétitions créatives.

  • Enfin, les bd humoristiques de Stouf & Jean-Ouf qu’on vous invite à découvrir au plus vite ! Voici un de leurs nombreux dessins (source : www.stoufetjeanouf.net) :

bd ironique appel d'offre

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There are 4 comments for this article
  1. FREMINET at 20 h 02 min

    C’est le quantième article ou la quantième action que je soutiens, au final pas de résultat, aucun respect des créatifs !
    Je ne répondrai plus aux appels d’offre qui nécessitent la mise en œuvre d’usines à gaz.
    Respectons nos formations, nos compétences, nos références. Stop aux spécu.
    Nous valons autant que nos prospects et clients, je crois. Cessons de se moquer de nous, créatifs.
    Cela fait 35 ans que j’exerce, avec toujours le même amour de mon métier de graphiste, mais avec de plus en plus un dégoût des pratiques bassement mercantiles, irrespectueuses, mesquines.
    « Donnez-moi vos fichiers sources » (autrement dit que j’aille voir ailleurs pour de meilleurs tarifs mais cela, personne n’a la franchise de le dire) ! Encore une autre évolution !!!

  2. Stiévenard Marie-Do at 22 h 28 min

    Eh oui, nous les graphistes, nous ne travaillons pas nous faisons ce qui nous plaît… entendu à maintes reprises. Alors qu’il s’agit d’un métier où l’on doit se remettre constamment en question au niveau créatif et surfer sur la vague de l’évolution (web, notre cauchemar !!!)

  3. Reaper at 23 h 39 min

    Bonjour,

    Superbe article.

    Cependant un il y a un point sur lequel je ne suis pas d’accord: le statut de créatif. Moi même je n’ai pas de diplôme. j’ai entamé une première année d’ecole d’ Art, mais à cause d’une mauvaise situation j’ai du allé travaillé. Cependant j’ai gardé ma motivation. J’ai donc passé des nuit blanche à apprendre ce qu’il y a apprendre, pendant 5 ans. J’ai dépenser énormément en livre et cie, ps, ai, fw, id, ae, pr, c4D, ne me posent aucun problème. Quand je vois ce que produisent mes anciens camarade, je me dis que ce n’était pas plus mal au final. J’ai pus donc au fur et à mesure travailler pour des agences sur des contrats en Free.

    J’en viens donc à la question: Ne pas avoir de diplôme fait que je ne suis pas graphiste?

    • Exoan at 10 h 24 min

      Je suis totalement d’accord avec toi, Reaper.
      Le jour où ce type d’obligation sera nécessaire pour exercer le métier de graphiste, ce seront les écoles (et les banques) avec leurs frais de scolarité à plusieurs milliers d’euros qui se frotteront les mains.

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